Le B.A-Ba de la finance engagée

Depuis plusieurs années, on voit apparaitre de nombreux adjectifs pour qualifier des pratiques financières engagées sur les plans sociaux et environnementaux. Tour à tour verte, solidaire, éthique, responsable, ou encore à impact, la finance engagée est plurielle. Alors comment s’y retrouver ? À quelles pratiques correspondent ces différents termes ?

On dit que la finance engagée est une finance plus respectueuse de la planète et de ses habitants, une finance qui agit pour garantir le respect d’un plancher social et d’un plafond environnemental dans le choix de ses investissements.

La finance traditionnelle dirige l’épargne vers les projets les plus rentables, sans nécessairement prendre en compte les aspects environnementaux et sociaux des investissements effectués. La finance engagée veut se construire en miroir de ces pratiques. Quelles réalités et quelles pratiques recouvrent ce qualificatif de “engagée” ? Tous les fonds engagés le sont-ils vraiment ? Petit décryptage d’un secteur qui émerge.

La finance verte

Aujourd’hui la finance est qualifiée de verte lorsqu’elle s’engage pour le climat et la biodiversité. Comme pour beaucoup de concepts, ce qualificatif “vert” reste flou, imprécis : on parle de label vert, de croissance verte, d’énergie verte ou encore de greenwashing. Si tout est vert, qu’est-ce qu’il l’est encore vraiment ?

Selon la définition officielle du gouvernement, la finance verte est “une notion qui définit les actions et opérations financières qui favorisent la transition énergétique et la lutte contre le réchauffement climatique”.

Il existe aujourd’hui une gradation dans l’engagement environnemental des acteurs financiers. Les investissements traditionnels ne font pas (ou très peu) attention aux externalités environnementales négatives de leurs investissements. La finance verte regroupe ceux qui y sont attentifs et va se décomposer en 3 catégories, avec des degrés d’engagement différents : la finance responsable, la finance durable et la finance à impact.

La finance responsable

Le premier niveau d’engagement est celui de la finance responsable. Les investissements réalisés dans ce cadre opèrent une exclusion sectorielle. Il s'agit ici d'exclure de ses portefeuilles les entreprises dont les externalités des activités sont néfastes pour la société ou l’environnement. Il y a cependant des variations culturelles entre les pays sur ce qui est acceptable ou non à ce niveau. Par exemple, l’exclusion du nucléaire est assez fréquente dans les fonds ISR Suisses ce qui n’est pas ou peu le cas en France.

Pour justifier une exclusion, les activités en question doivent représenter une part significative de leur chiffre d’affaires. En règle générale, pour qu’une entreprise soit exclue, elle doit réaliser + de X% de son CA dans le secteur concerné. X n’étant que trop rarement 100%, souvent 75%. Parmi les secteurs controversés, on trouve des secteurs très émetteurs et polluants (sables bitumineux, charbon dans certains cas) ou alors des secteurs considérés comme moralement problématiques (armement, tabac, jeux, divertissements pour adultes).

Cependant, cette politique d’exclusion reste assez souple. Les énergies fossiles ainsi que les principales industries minières font rarement l’objet d’exclusions. Enfin, un autre type d’exclusions s’applique à la finance responsable : l’exclusion normative. Cela concerne les entreprises ou les Etats qui ne respectent pas les lois ou les conventions internationales et sont donc exclus pour cette raison.

La finance durable

La finance durable, c’est le cran d’après. Dans ce cadre, les acteurs financiers mettent en place une analyse ESG (économique, social, gouvernance) pour évaluer la performance des entreprises sur ces trois critères, et non pas uniquement sur leur performance financière. On va alors chercher à sélectionner celles qui performent le mieux dans ces domaines (ou le moins mal selon les cas). Les entreprises qui sont les mieux notées sur ces critères extra-financiers, sont alors dites “Best In Class” (les meilleures dans leur secteur d’activité) ou encore “Best In Universe” (les meilleures indépendamment de leur secteur d’activité).

Néanmoins, ces méthodes d’analyse présentent des limites. La première est qu’il n’y a pas de méthodologie commune à tous les acteurs, ainsi le niveau d’exigence des critères peut varier. Autre limite, il arrive que des entreprises, avec un bon résultat sur la gouvernance ou le social, soient placées dans des fonds dits durables alors que leur impact environnemental n’est pas bon. Autrement dit, une entreprise pétrolière avec une super gouvernance peut être considérée comme durable ! Enfin, certaines entreprises peuvent être inclues pour certaines activités qui ne représentent qu’une faible part de leur chiffre d’affaires (un producteur d’énergie qui aurait une part mineure d’énergies renouvelables dans son mix par exemple). Ces limites sont notamment ce qui fait du label ISR un label controversé.

La finance à impact

Le dernier niveau, et le plus exigeant, est celui de la finance à impact. Il ne s’agit pas juste d’exclure certains secteurs ou de choisir les meilleurs sur certains critères mais de mettre en place une stratégie de financement qui vise à soutenir uniquement les entreprises ayant un but de transformation juste et durable de l’économie réelle. L’objet même de l’existence de l’entreprise, doit être de vouloir améliorer l’état du monde de par ses produits ou services et d’en apporter une preuve tangible. La performance sociale et environnementale devient aussi importante que la performance financière.

C’est pourquoi, cette transformation “doit nécessairement être démontrée par des preuves reposant sur des éléments objectivables et transparents” selon Finance for Tomorrow. Pour ce faire, la finance à impact s’appuie sur 3 piliers :

  • L’intentionnalité : aussi bien l’acteur financier que l’entreprise financée, doivent avoir l’intention de générer un impact social et environnemental positif.

  • L’additionnalité : grâce à l’investissement réalisé, l’entreprise financée pourra ainsi augmenter son impact.

  • La mesure de l’impact : sur base d’objectifs prédéfinis, les acteurs vont venir mesurer l’effectivité réelle de l’impact du financement et des activités de l’entreprise. La réalisation d’un bilan carbone est un exemple de mesure d’impact.

C’est grâce à ces trois piliers qu’il est possible pour la finance à impact de répondre efficacement aux urgences écologiques, de façon holistique et systémique, c’est à dire en prenant en compte l’impact de l’ensemble de la chaîne de valeur et en s’inscrivant dans un référentiel partagé par tous les acteurs pour évaluer cet impact.

Au delà de l’environnement seul, la finance engagée prend également les aspects sociaux en considération, notamment via le “s” de ESG. C’est le cas de l’investissement socialement responsable ou de la finance solidaire. En effet, quand il s’agit du réchauffement climatique, en finance comme ailleurs, il est essentiel de prendre en compte la justice sociale.

La finance socialement responsable

La finance socialement responsable est celle qui prend en compte l’impact social des investissements. On la désigne couramment par l’Investissement Socialement Responsable (ISR). Selon Fair Finance, l’ISR est “une méthode de sélection des entreprises cotées en Bourse en fonction non seulement de leur performance financière mais aussi d’une appréciation de leur comportement éthique, social et/ou environnemental”.

Mais qu’est-ce-que recouvre exactement cet impact social ? Le Conseil Supérieur de l’Economie Sociale et Solidaire (CSESS) a fait une proposition de définition de l’impact social dès 2011 :

«L’impact social consiste en l’ensemble des conséquences (évolutions, inflexions, changements, ruptures) des activités d’une organisation tant sur ses parties prenantes externes (bénéficiaires, usagers, clients) directes ou indirectes de son territoire et internes (salariés, bénévoles, volontaires), que sur la société en général.»

Les principaux thèmes de l’impact social sont des sujets comme les conditions de travail, la diversité, les droits sociaux, les communautés… Ils s’appuient sur de grands référentiels comme ceux de l’OCDE ou les UN Guiding Principles on Business and Human Rights. La finance socialement responsable est proche de la finance responsable et durable, mais plus axée sur le social et la gouvernance, et moins l’environnement.

En France, c’est grâce au label ISR que l’on désigne les investissement socialement responsables. Créé en 2016 par le ministère des Finances, il rassemblait fin 2020 508 fonds pour 204 milliards d’encours. Cependant, l’ISR et son label sont aujourd’hui fortement critiqués pour leurs limites, notamment pour le “et/ou environnemental” qui permet d’intégrer des entreprises vertueuses sur le plan social, mais contestables sur les aspects environnementaux.

La finance solidaire

La finance solidaire va plus loin que la finance socialement responsable : elle cherche à appliquer au secteur financier les principes de l'économie sociale et solidaire. Ici, l’argent des épargnants et épargnantes est dirigé vers des produits financiers dits solidaires. Ces produits financiers solidaires ont pour vocation de financer des porteurs de projets qui créent des activités ayant une forte utilité sociale et environnementale.

Cet argent permet ainsi de financer directement l’économie réelle en créant des emplois et favorisant l’insertion (28%), en finançant des logements sociaux (31%) ou encore en développant des activités économiques dans les pays en voie de développement comme le commerce équitable.

Selon Fair Finance toujours, il existe deux catégories d’investissements solidaires :

  • Les produits d’investissement solidaire pour lesquels la solidarité se manifeste au niveau des sommes placées : pour être solidaire, tout ou une partie du montant placé doit financer des projets d’utilité sociale et/ou environnementale.

  • Les produits de partage pour lesquels la solidarité se manifeste au niveau des revenus perçus : pour être solidaire, au moins 25% de l’intérêt généré doit être versé sous forme de dons à une association.”

Ainsi, les entreprises financées ne rentrent pas toujours dans les circuits financiers classiques et nécessitent donc une gestion financière spécifique. Il existe même un label spécifique pour ce type de produits solidaires, le label Finansol, dont l’organisme du même nom labellise les produits financiers solidaires et observe les évolutions de ce domaine.

La finance éthique

La finance éthique, elle, renvoie à un ensemble de pratiques d’investissement qui prennent en compte des valeurs morales, religieuses ou encore citoyennes au moment de sélectionner les entreprises dans lesquelles investir.

On va ainsi chercher à éviter d’investir dans des secteurs ou des entreprises heurtant certaines valeurs de l’épargnant – tabac, armes, contraception, viande, alcool, clonage… Mais l’éthique et les valeurs peuvent varier selon les pays et les individus. D’où la difficulté de définir des pratiques spécifiques : il s’agit plutôt d’un alignement d’un système de valeurs à des choix d’investissements.

Ainsi, la finance islamique peut être un exemple de finance éthique appliquée aux valeurs morales de l’Islam. La finance islamique est notamment fondée sur l'interdiction de l’intérêt et la responsabilité sociale de l'investissement et l'interdiction d'investir dans des secteurs considérés comme illicites (alcool, tabac, paris sur les jeux, ...) selon les principes coraniques.

Plus généralement, la finance éthique est parfois employée comme un synonyme de finance responsable, puisqu’on retrouve des similarités dans la logique d’exclusion mise en place.

On voit que la finance engagée recouvre une pluralité de pratiques qu’il convient de connaître et de rendre transparentes pour savoir comment l’argent est investi et quel est son impact réel. Il ne faut pas se laisser tromper par des termes, qui cachent parfois des financements moins verts, ou éthiques que l’on aurait pu le croire. Ces catégories permettent aussi de mettre en avant les meilleures pratiques dans le domaine, celles qui donnent l’exemple !

Au-delà des meilleures pratiques, on observe de nombreuses banques n’ont toujours pas mis en place les processus nécessaires pour avoir connaissance et éviter les projets les plus controversés : mine de charbon à ciel ouvert, projets pétroliers en arctique ou encore méga-mine d’or. La première étape vers une finance engagée, est donc de commencer par... se désengager.

L’essentiel à retenir

Quels sont les différents degrés d’engagement de la finance verte ? La finance verte recouvre trois d’engagements : la finance responsable (politique d’exclusion), la finance durable (sélection par une analyse ESG), et la finance à impact (entreprises qui veulent améliorer l’état du monde de par leurs produits ou services).

Qu’est ce que la finance solidaire ? La finance solidaire cherche à appliquer au secteur financier les principes de l'économie sociale et solidaire.

Qu’est ce que la finance éthique ? La finance éthique correspond à un ensemble de pratiques d’investissement qui prennent en compte des valeurs morales, religieuses ou encore citoyennes au moment de sélectionner les entreprises dans lesquelles investir.