Transition, la finance verte est-elle la solution ?

Lutter contre le réchauffement climatique nécessite de repenser et de transformer en profondeur notre économie et nos infrastructures, qui se sont fondées sur une société abondantes en énergies fossiles carbonées. Pour réaliser cette transformation, il faut des financements : il s’agit là d’un enjeu central de la transition écologique. D'où notre question, la finance verte est-elle la solution pour financer la transition ?

Selon un rapport de l’agence internationale de l’énergie de 2014, il faudrait 44 000 milliards de dollars (soit 39 000 milliards d'euros) d'ici à 2050 pour réaliser la transition énergétique et ainsi sortir de l’utilisation des énergies fossiles à l'échelle mondiale.

Et on y a tout intérêt, dès 2006, le ministère des finances britannique produisait un rapport dirigé par Nicholas Stern montrant que les conséquences du dérèglement climatique auraient un coût situé entre 5 et 20% du PIB par an, contre 1% seulement pour l’atténuation. Et plus on attend pour agir, plus cela va coûter cher. D’ici les 200 prochaines années, le coût de l’inaction climatique est aujourd’hui estimé entre 50 et 250 milliards de dollars par an.

Alors quel rôle donner à la finance pour réaliser la transition écologique ? Que peut-elle faire pour participer, à son échelle, et faire sa part dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Le rôle de la finance verte pour la transition

Depuis l’Accord de Paris sur le climat et le COP 21, le monde de la finance est entré au coeur des débats sur les leviers de baisse des émissions de CO2. En effet, de par son rôle de financement de l’économie, la finance a le pouvoir de flécher les investissements vers des projets bénéfiques ou bien néfastes pour le climat, pour espérer rester sous les 1,5°C de réchauffement ou tendre vers un monde à +4°C. On parle alors d’une finance qui serait verte, opposée à la finance brune des actifs fossiles fortement émetteurs et polluants.

Dans le secteur financier, comme dans le reste de la société, on trouve des niveaux d’engagements variables selon les portefeuilles. La mise en oeuvre des différents degrés d’engagement va varier selon les fonds, mais aussi selon les pays. Certains pays comme les pays anglo-saxons appliquent beaucoup le principe d’exclusion sectorielle dans le cadre de la finance responsable, là où la France préfère la méthode “best in class” avec l’analyse ESG pour les fonds ISR.

Si les différents efforts pour une finance verte représentent un pas dans la bonne direction, il faut aussi se rappeler que 3 100 milliards d’euros ont été investis depuis 2016 dans les énergies fossiles. Autant de fonds, qui auraient pu financer la transition et soutenir l’effort climatique. C’est cette capacité, cette marge de manoeuvre, qui donne de grandes responsabilités au secteur financier.

Quand il s’agit de définir la répartition des efforts à mettre en place pour limiter le réchauffement climatique, les annonces sont nombreuses, mais cela ne bouscule personne au portillon pour être le premier ou la première à agir. Si chaque secteur doit faire sa part, la finance occupe une place particulière de par son rôle de financement de l’économie. Au delà des annonces et des engagements, quelles actions concrètes peut (et doit) mettre en place ce secteur pour faire sa part ?

Sortir de l’addiction aux énergies fossiles

Pourquoi le financement des énergies fossiles pose t-il problème ?

La première étape est de mettre fin aux investissements dans les énergies fossiles, dont la combustion est la première cause du réchauffement climatique. Sauf que ce n’est pas si simple. Si les banques françaises se sont engagées à sortir du charbon en 2019 (le montant des investissements dans le charbon n’est plus “que” de 2,1 milliards fin 2020, soit 0,16% du total du portefeuille de crédit aux entreprises), les investissements dans le pétrole et le gaz n’ont, eux, pas ralenti. Les entreprises pétrolières et gazières représentent encore 39% à 48% des émissions de gaz à effets de serre dans les grandes banques françaises comme BNP Paribas et Société Générale. Cela reste la cause principale de leur empreinte carbone.

Selon le dernier rapport d’Oxfam “Banques et climat, le désaccord de Paris”, entre 2017 et 2020, pour chaque euro investi ou financé, les émissions de gaz à effet de serre associées ont augmenté de près de 2% dans les plus grandes banques françaises, pour un total de 3 100 milliards d’euros investis dans les énergies fossiles depuis la COP21 de 2015. Et cela se fait notamment grâce à l’argent disponible sur nos livrets d’épargne.

Mettre fin aux investissements dans les actifs carbonés

La première chose à faire c’est donc de ne plus laisser ses comptes bancaires (livrets, assurances-vie, compte-titres…) financer des actifs carbonés (ou bruns) comme le pétrole ou le charbon. Car sans financements, les compagnies gazières et pétrolières ne pourront plus continuer à explorer, creuser, brûler, transformer et distribuer ces énergies fossiles. C’est notamment ce que demandent certaines ONGs comme Reclaim Finance, qui milite auprès des acteurs bancaires et des autorités pour mettre fin aux investissements dans les énergies fossiles. Et c’est ce que fait Green-Got en proposant une alternative bancaire qui ne finance pas les énergies fossiles.

Financer la transition écologique

Atténuer le réchauffement pour rester sous les 2°C

La seconde action à mettre en place est de financer la transition écologique (que l’on appelle aussi financement de l’atténuation du réchauffement climatique) et l’économie de demain afin de pouvoir substituer aux énergies fossiles des alternatives plus durables. L’idée est de construire les infrastructures et de développer les projets qui nous permettront d’être plus sobres en énergie (comme la rénovation thermique, le développement du train...).

Les financements vont permettre de favoriser les entreprises dont les activités sont peu émettrices, ou qui se sont engagées sérieusement pour les réduire. Choisir ce que l’on finance selon ces critères, c’est participer à l’atteinte des objectifs climatiques.

Quels sont les besoins de financement prioritaires ?

Le financement de la transition recouvre deux besoins distincts :

  • Développer des activités écologiques qui permettent une société décarbonée et plus juste comme l’agriculture durable, la rénovation thermique, les transports bas carbone, la protection des forêts, le recyclage, le traitement de l’eau, les énergies renouvelables... Ces projets rendent aussi nos sociétés plus résilientes.

  • Accompagner la décarbonation des entreprises fortement émettrices. En effet, financer des projets positifs ne suffit pas, il faut aussi réduire drastiquement les émissions des entreprises existantes. En revanche, il faut s’assurer que ces entreprises se donnent les moyens de décarboner (et ne font pas que de la communication à ce sujet) et que leurs échéances sont cohérentes avec les objectifs climatiques (baisser de 5% à horizon 2080, c’est non).

Les projets écologiques ne manquent pas et ils sont portés par des entreprises, des associations ou des collectivités de plus en plus nombreuses. Selon la Stratégie Nationale Bas Carbone, il faudrait investir 50 à 70 milliards d’euros par an pour financer la transition en France. Les Français et Françaises en détiennent 5 000 milliards sur leurs comptes épargnes. Les fonds sont là, il suffit de les flécher dans la bonne direction.

S’adapter aux conséquences du réchauffement climatique

Le coût méconnu de l’adaptation

Le dernier rôle, que peut jouer la finance est celui d’accompagner l’adaptation au réchauffement climatique. En effet, même si nous réussissons à limiter le réchauffement à 1,5 ou 2°C par rapport aux températures pré-industrielles, les conséquences du réchauffement déjà observé se feront sentir. Les pays du Sud sont particulièrement exposés à ces risques, et restent fragiles pour les affronter. Il est prévu que les pays du Nord versent 100 milliards de dollars à ces pays pour les soutenir dans la lutte contre le changement climatique.

En sachant que, selon le PNUE, “le coût de l’adaptation se situerait dans la partie supérieure d’une fourchette comprise entre 140 et 300 milliards de dollars par an d’ici à 2030”. Cependant, les comptes n’y sont pas. En 2019, seuls 79,6 milliards de dollars ont été investis dans les pays du Sud dont 25% seulement pour l’adaptation.

Par ailleurs, ces pays pauvres sont désavantagés face aux risques climatiques, la priorité restant les urgences sociales et économiques, voire les conflits politiques ou militaires, qui empêchent de penser sur le long terme.

Limiter son exposition aux risques climatiques

Et les pays du Sud ne sont pas les seuls à devoir s’adapter aux effets du dérèglement climatique. Sécheresses, inondations, montée du niveau des mers, il faut d’ores et déjà s’adapter. Les rapports du GIEC montrent que l’intensité des risques croît de façon disproportionnée avec l’augmentation de la température. Ainsi, les risques climatiques n’augmentent pas dans les mêmes proportions entre 0,5°C et 1°C, comme entre 1,5°C et 2°C.

En France par exemple, des études ont été menées par l’INRAE pour repenser les cépages dans les régions viticoles en prenant en compte les prévisions climatiques pour la seconde moitié du siècle. Des pays comme le Pays-Bas sont eux particulièrement exposés à la montée des eaux et vont investir 20 milliards d’euros d’ici 2050 via le Plan Delta. Selon une étude publiée fin 2017 par des chercheurs de l’université d’Utrecht, le niveau de la mer du Nord pourrait s’accroître d’1m à 1m50 d’ici à 2100. Si des pays comme l’Indonésie peuvent préserver et développer les mangroves pour limiter la montée des eaux et les tempêtes, les Pays-Bas eux misent sur des îles artificielles, des fermes flottantes ou encore l’intégration de nouvelles digues dans le paysage.

Enfin, les grandes métropoles comme Paris misent sur la végétalisation, pour limiter la chaleur en ville. Il est possible de recréer des espaces arborés voire des forêts urbaines et de végétaliser des toits. Cela permettrait, selon l’Ademe, de “réduire la chaleur en créant de l’ombrage, mais aussi via les phénomènes d’absorption et de réflexion des rayons solaires” avec des effets bénéfiques sur la qualité de l’air et la biodiversité urbaine.

De la même manière qu’il est possible de flécher les fonds vers la décarbonation de nos activités, il est aussi possible de financer dès aujourd’hui l’adaptation de notre territoire pour limiter dès aujourd’hui l’impact du dérèglement climatique (et ainsi éviter des coûts importants demain).

Ces deux derniers cas, la finance de l’atténuation et de l’adaptation, recouvrent ce que l’on appelle la finance climatique. Son objectif selon l’ONU est de “réduire les émissions et renforcer les puits de gaz à effet de serre, et vise à réduire la vulnérabilité des systèmes humains et écologiques, ainsi qu'à maintenir et à accroître leur résilience face aux effets négatifs du changement climatique ”.

La finance a déjà les clés pour faire sa part, mais fait aujourd’hui face à une tragédie des horizons : ses intérêts de court terme (optimiser la rentabilité de ses investissements) sont en contradiction avec ses intérêts de long terme (un monde plus chaud est un monde plus instable). Pour garantir une situation sociale et financière stable, il est essentiel de limiter le réchauffement climatique et d'atténuer ses effets. Cette prise de conscience s’est traduite dans la loi de transition énergétique pour la croissance verte votée en 2015 * qui ambitionne de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % entre 1990 et 2030 et la Stratégie Nationale Bas Carbone.

En s’alignant sur ces ambitions, la finance verte ou climatique représente une solution intéressante pour la transition. Les acteurs financiers, via ce levier, peuvent mesurer et réduire l’empreinte carbone de leurs portefeuilles afin de pouvoir désinvestir les actifs les plus carbonés ou accompagner la transition des entreprises les plus émettrices. Pour être vraiment verte, la finance se doit aussi d’exiger de toutes les entreprises qu’elles soient plus transparentes sur leur stratégie climatique et les inciter à en adopter une qui soit alignée avec la trajectoire 2°C fixée par l'accord de Paris.

La finance a donc un grand pouvoir d’agir, ce qui implique de grandes responsabilités et des banques plus éthique.

L’essentiel à retenir

Qu’est ce que la finance verte ? La finance verte est “une notion qui définit les actions et opérations financières qui favorisent la transition énergétique et la lutte contre le réchauffement climatique”.

Quel est le rôle de la finance vis-à-vis du climat ? La finance a deux rôles principaux. Le premier est de participer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre en désinvestissant des énergies fossiles, et en investissant dans la transition écologique. Le second est de financer l’adaptation aux effets du dérèglement climatique que l’on voit déjà apparaître pour limiter les risques et impacts de ces changements.

Qu’est ce que la loi de transition énergétique pour la croissance verte ? Cette loi vise à préparer l’après pétrole et à instaurer un modèle énergétique robuste et durable face aux enjeux d’approvisionnement en énergie, à l’évolution des prix, à l’épuisement des ressources et aux impératifs de la protection de l’environnement. Elle prévoit notamment de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 40 % entre 1990 et 2030 et diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre entre 1990 et 2050.